
POSTFACE À FRONTIÈRES QUEER
Paola Bacchetta
Dans ce magnifique essai d’une grande actualité, Sandeep Bakshi, l’un des plus importants théoriciens mondiaux des sexualités décoloniales, nous offre une analyse passionnante des multiples questions qui traversent la vie, la pensée et le ressenti des personnes queer en situation de colonialité, aussi bien dans les pays du Sud que dans ceux du Nord. Il se confronte, et interroge, les frontières qui nous séparent toustes au sein de ces deux contextes, mais aussi à l’intérieur de chacun·e. À l’image de son propre parcours, l’ouvrage s’inscrit indissociablement dans ces multiples espaces. Du point de vue géographique, l’analyse de Bakshi porte principalement sur l’Inde, ainsi que sur les États-Unis et l’Angleterre.
Cet essai se distingue par une écriture élégante et accessible, tout en conservant une grande richesse théorique. Une fois la lecture commencée, il m’a été difficile de l’interrompre. Lorsque je devais m’arrêter (pour manger, dormir, travailler, et vivre bien), il m’était impossible de penser à autre chose.
Avec une grande habileté, Bakshi propose, s’engage et contribue abondamment à des discussions essentielles pour la pensée queer, mais aussi pour la pensée critique contemporaine au sens large. Il nous guide à travers un éventail de sujets : les concepts de queer, la décolonialité, la décolonisation des sexualités, les archives, la mémoire, l’oubli, ses propres propositions concernant la « colonialité de la sexualité » et la « queerité », et bien d’autres. Certains de ces sujets apparaissent, disparaissent et réapparaissent tout au long du texte, tels des fils tissés dans une étoffe riche de sens. L’approche de Bakshi met en lumière les hétérogénéités. Il explique avec éloquence comment le colonialisme a réduit la multiplicité des sujets queer et des choses queer, qui et ce que ce processus de réduction a effacé et éliminé, et au contraire, qui et ce qu’il met en avant, en bénéficient.
Bakshi commence et termine son livre par des réflexions sur le rapport entre la mémoire, l’oubli, les espaces d’archives queer vivants, et les frontières et leur franchissement. Le premier espace que nous découvrons est la mosquée Sunehri, que Bakshi visite lors du Dehli Queer Heritage Walk, un parcours consacré au patrimoine queer à Delhi. La guide, Batool Ali, place l’effacement de Javid Khan, l’eunuque royal (1) qui a inspiré la construction de la mosquée, au cœur de son récit. Bakshi nous plonge ainsi dans une situation qui se perpétue actuellement en Inde, où les effets de la colonialité engendrent des discours, des politiques et des invisibilisations violemment transphobes. Paradoxalement, cela se passe dans un pays qui, contrairement à tous les pays du Nord, possède 2000 ans d’histoire queer et trans richement documentée. Pour Bakshi, l’existence de la mosquée conteste et déconstruit non seulement les stéréotypes orientalistes sur l’Inde, mais aussi la généalogie queer dominante du Nord, qui efface les queers des pays du Sud.
À la fin de son essai, Bakshi retourne à une autre mosquée, la célèbre Jama Masjid, également incluse dans le circuit du Dehli Queer Heritage Walk. Il explique comment Batool Ali a de nouveau mis l’accent sur le rôle d’un eunuque royal, Muhammad Tahsin. Faisant le lien entre le passé et le présent, établissant ainsi une continuité, Ali a conduit le groupe de visiteurs dans une maison située dans une toute petite rue adjacente, où des hijras (transfemmes) continuent de vivre depuis des siècles, afin de les rencontrer et d’échanger avec elles.
Un autre aspect du livre que je trouve particulièrement touchant est l’analyse que fait Bakshi des limites du terme « queer » pour décrire toutes les identités de genre et sexualités non normatives et les personnes qui les incarnent, partout dans le monde. Il met en lumière la manière dont le queer se co-constitue dans différents contextes avec des rapports de pouvoir disparates (colonialité, racisme, classe sociale, caste, langue, région, handicap, etc.) et des visions et adhésions politiques variées. Il montre comment les pays du Nord déterminent qui est queer et qui ne l’est pas, et comment cela se répercute chez les personnes queer des milieux dominants et subalternisés dans les pays du Sud. Il dissèque la reproduction queer indienne dominante du pouvoir des castes et du pouvoir religieux, et souligne comment certaines personnes queer très médiatisées appartiennent à l’extrême droite hindoue. Il met en lumière les actions menées par des universitaires et activistes queer dalits, démontrant précisément comment la lutte pour les droits juridiques des personnes LGBTQ+ ne prend en compte que les sujets et questions des queers des milieux dominants (en Inde : les hindous des castes oppressives, des classes moyennes et supérieures, et anglophones) et ne pourra jamais libérer les autres. L’amplification de ces voix profondément dérangeantes et radicalement critiques constitue une pratique politique importante et constante que Bakshi déploie tout au long de son essai.
Bakshi nous offre également des exemples de la manière dont la colonialité de la sexualité opère dans les pays du Nord. J’ai trouvé particulièrement pertinente son analyse d’une vidéo mettant en scène deux chanteuses italiennes hétérosexuelles, sœurs, interprétant un couple lesbien. Dans la vidéo, elles chantent « Kamasutra » et utilisent sporadiquement les voix de femmes pendjabies ainsi que les images du giddha (une danse pendjabie exécutée par des femmes, liée au mariage et à d’autres événements importants), d’une manière qui renforce des notions coloniales et racistes déformées d’hypersexualité, d’hétérosexualité et de retard de l’Inde. Pourtant, comme le souligne Bakshi lorsqu’il aborde plus tard le giddha pour en analyser d’autres aspects, dans son contexte au Pendjab, cette danse est un événement homosocial de femmes, dont les hommes sont absents. L’exemple du giddha, bien que très localisé, offre un éclairage sur la mesure dont les pratiques queer dans les pays du Sud restent incompréhensibles à travers le prisme dominant des pays du Nord. Bakshi aborde la question de la présence trans dans le mouvement giddha, citant l’exemple du groupe trans Lok Rang Noor Art, également connu pour avoir organisé une Marche des fiertés dans le Pendjab rural. Bakshi revient sur le giddha, en s’appuyant sur le travail d’Akhil Kang, universitaire, avocat et écrivain dalit queer, pour commenter la place exclusive du giddha dans la culture des castes oppressives. Après une analyse pertinente des liens qui lient la caste supérieure et la visibilité du queer en Inde, Bakshi écrit ces mots forts : « En Inde, être pleinement queer, c’est anéantir la caste. »
Depuis de nombreuses années, dans plusieurs langues, je défends, avec beaucoup d’autres, cette idée de base : nous, les personnes queer, et plus particulièrement les personnes queer racisé·e·s des pays du Nord avec des queers des Sud(s), devons faire plus que simplement intégrer le monde universitaire (ou tout autre espace) avec nos corps non normatifs et nos manières d’être et d’aimer non hétérosexuelles. Bien sûr, y parvenir est déjà un miracle. Parfois, c’est un scandale. Voire une urgence. Notre présence a le potentiel de perturber la tranquillité des normes hégémoniques coloniales, racistes, de classe, de genre, sexuelles, impérialistes et validistes, où que ce soit. Notre existence dans des espaces qui nous étaient auparavant fermés peut ouvrir la voie à différentes potentialités.
Cependant, cela ne suffit pas. Nous devons résister de manière proactive et frontale à ce que Jin Haritaworn, et al. appellent « l’inclusion meurtrière » (2), définie comme une inclusion qui nous est accordée à condition de renier des parties de nous-mêmes pour nous conformer à la normativité de ces espaces. Il nous faut au contraire bouleverser radicalement les épistémologies dominantes et profondément enracinées qui imprègnent les espaces et que le monde universitaire reproduit à l’infini.
À leur place, nous devons proposer, affirmer et imposer des savoirs et des modes de production du savoir intransigeants, subalternatives, et freedom-exigent (qui exigent la liberté), qui rejettent totalement tous les rapports de pouvoir, et toute forme d’oppression, de répression et de vulnérabilisation (3). Cela implique, pour commencer, de faire revivre et d’inventer d’autres modes de pensée et de sensibilité, d’autres approches, catégories, logiques, présuppositions, conclusions et lignes de fuite, qui, sans compromis, sont complices de notre libération totale.
De toute évidence, l’essai de Sandeep Bakshi, contribution immense pour nous toustes, accomplit tout cela et bien plus encore.
Paola Bacchetta, 8 juin 2026
(1) En Inde une multiplicité de communautés sont souvent réduites à, et effacées sous, la dénomination « trans ». Dans son essai, Sandeep Bakshi explique qu’ici précisément il utilise le terme « eunuque » pour parler de Javid Khan parce que le mot est historiquement exact.
(2) Jin Haritaworn, Adi Kuntsman et Silvia Posocco, « Introduction: Murderous Inclusions », International Feminist Journal of Politics, vol. 15, n°4, 2013, pp. 445-452.
(3) Paola Bacchetta, Co-Motion: Re-Thinking Power, Subjects and Feminist and Queer Alliances, Durham (É.-U.), Duke University Press, 2026.