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NOTRE SOEUR RABAT-JOIE

Méditations obliques d’une Noire

Ama Ata Aidoo

Extrait du chapitre 3

Si on lui avait dit qu’elle aurait envie de passer par l’Angleterre car c’était sa mère patrie coloniale, elle aurait ri.
En général, elle se trouvait trop intelligente pour afficher de pareilles faiblesses. Malgré tout, elle s’était retrouvée à Londres, en se disant, pour se consoler, que c’était la seule manière de faire comprendre à ses compatriotes où elle était allée. À l’étranger. De l’autre côté de la mer.
L’Allemagne, c’est l’étranger.
Les États-Unis, c’est l’étranger.
Mais l’Angleterre, c’est différent.
Ce que c’est exactement, personne n’a jamais bien compris.

La France est protégée par un brouillard localisé qui n’appartient qu’à elle. Dans l’esprit de ses compatriotes ghanéens, la France n’est pas un pays situé dans un endroit donné, mais elle se diffracte dans ses diverses colonies. Par exemple, on disait des gens de la famille qui avaient émigré en Côte d’Ivoire après la Seconde Guerre mondiale qu’ils étaient « passés du côté français ».
Ces communautés de pêcheurs ghanéens parties en exil se sont transformées en mythe. Elles se sont éparpillées le long de la côte occidentale de l’Afrique, depuis l’embouchure du Congo jusqu’au fleuve Gambie. 
C’est impossible qu’ils s’en soient mieux sortis que les paysans restés au pays.
Puisque les seules nouvelles qu’on a reçues de leur part, c’est qu’ils sont morts, eux ou leurs enfants.
Elle n’avait pas la moindre idée d’à quoi s’attendre en Angleterre. À coup sûr, personne ne l’avait prévenue qu’elle y trouverait autant de personnes noires.
Hommes, femmes, enfants.
Il y en avait tant et plus, dans ce pays, mais ils avaient l’air si malheureux qu’elle ne comprenait pas pourquoi ils restaient.
Il y avait des mères promenant leurs nourrissons dans des poussettes d’occasion, tandis que leurs hommes trimaient toute la journée comme chauffeurs de bus, manutentionnaires, ouvriers du bâtiment ou éboueurs. Surtout comme éboueurs.
Sissie saignait des yeux à force d’essayer de comprendre ce qu’elle voyait.
Plus elle parlait à des personnes différentes, moins elle comprenait.
Au demeurant, il y avait deux choses qui sautaient aux yeux : tous les hommes affirmaient être étudiants ; de même pour les femmes. Les hommes faisaient des études d’ingénieur, de médecine ou de droit.
Sissie comprit, sans en être le moins du monde surprise, que la plupart étaient étudiants depuis la nuit des temps.
Les femmes disaient suivre des cours pour devenir couturières ou coiffeuses.

Bien entendu, il y avait les boursiers, ainsi nommés car ils vivaient grâce à des bourses complètes ou partielles de leurs gouvernements respectifs, et donc conscients que s’ils ne se dépêchaient pas d’obtenir leur diplôme et de rentrer au pays, on leur couperait les vivres.
Mais il y avait aussi ceux qui vivaient des rogatons que continuait de leur jeter l’ex-Empire :

Allocations post-doctorales.
Allocations doctorales.
Peu importe
Le nom qu’on leur donne.


Mais ai-je entendu le mot
Allocations ?
Allocations ?
Allocations ?

 

Quel mot
Raffiné
Pour décrire le
Plus impitoyable, et le
Plus codifié

 

Le moins confidentiel
Et le moins ambigu
De tous les systèmes d’espionnage :

 

Pour quelques piécettes là tout de suite
Et un doctorat par la suite,

Dis-nous tout
Sur ton peuple,
Sur ton histoire,
Sur ta façon de penser.
Ta façon de penser.
Ta façon de penser.


Dis-nous donc
Mon garçon
Comment
Vous si faibles,
Nous pouvons vous
Affaiblir
Encore davantage.

 

Et ne va pas te faire des idées :
Pas de
Foutaises
Radicales
Analytiques –
Compris, Nez-Gros ?


Mon frère,
Il ne devrait pas y avoir de malentendu,
Pas de mauvaise intention :


Oui,
Nos très chers
Titulaires du doctorat
Méritent d’être

Adulés
Comme ils le sont par les pauvres
fonctionnaires restés au pays,
Et même plus encore.


Ils travaillent dur
Pour ce titre,
Travaillent tant qu’ils
Y laissent
Leur peau, et aussi
La nôtre…

Mon frère, le prix à payer
Est élevé

Sinon cette histoire remonte à l’émergence des premiers empires. Des foules opprimées quittent leurs provinces pour se ruer vers la capitale impériale, car là est le salut. Mais en d’autres temps, en d’autres lieux, d’autres sujets de l’Empire ont découvert que l’esclave ne trouvera, dans cette capitale, qu’un esclavage plus terrible.

Qu’il se réchauffe
Dans une petite pièce dénuée
De chauffage à la lueur
D’une lampe à paraffine,
En habillant son corps nu
Et ses espoirs déçus
Avec de vieux tickets

Du pari sportif
     ou
Bardé de diplômes
Et de gloire.

Ce qui faisait le plus de peine à Notre Sœur, en regardant les siens dans les rues de Londres, c’était leur accoutrement. Tous sans exception, ils étaient mal fagotés.
Les femmes faisaient particulièrement pitié. Elle en vit qui, au pays, auraient été des mères drapées dans leur dignité ou de jeunes femmes séduisantes et qui, dans un assemblage hétéroclite de couleurs et de tissus, avaient une allure ridicule : non habituées au froid, et totalement incapables d’y faire face, elles étranglaient leur corps dans un accoutrement composé de vêtements aux étoffes, longueurs et nuances disparates, tentant ainsi désespérément de se réchauffer :

Une écharpe bleue
     pour se protéger la tête et les oreilles,
Un manteau marron avec
Une doublure en fibre synthétique beige.
Un chemisier à volants
     d’un blanc devenu douteux.
Un sweat rouge
     avec un bouton manquant.
Cinq centimètres d’une jupe noire
     dépassant du manteau.

Un parapluie à carreaux
     bleus, rouges, verts.
Trop fins, trop clairs, les bas
Pour cette peau chocolat.
Des chaussures à bas prix,
     qu’importe la couleur,
mais
À
Bas prix.

Les chaussures. Toujours bon marché. Des versions bon marché, en plastique, dernier modèle petit-bourgeois.

Il n’y avait qu’une seule chose qui consolait Sissie : toute autre personne que ces Africaines et ces Antillaises aurait eu l’air encore plus ridicule et pitoyable dans un tel amas de haillons. Et encore, peut-être que cette maigre consolation n’était venue qu’après coup, quand elle en avait appris davantage. Elle savait désormais, en embrassant la scène du regard, que dans les pays froids la pauvreté est, plus qu’ailleurs, visible à l’œil nu.
Alors, à bord du métro que les autochtones appellent à juste titre le Tube, et auquel, toute à ses pensées, elle ne s’intéressait pas plus qu’aux autres splendeurs londoniennes, elle sentait la tristesse l’envahir. Au point d’avoir envie de pleurer. En arrivant chez elle, dans cette petite chambre qu’elle avait louée pour son bref séjour, elle pleurait.

Mais cela ne dura guère. Ce qu’elle ressentit assez vite, ce fut de la colère. Une immense colère. Contre ce qui pousse les nôtres à quitter leur pays chaud et à s’installer longtemps, parfois pour toujours, dans des endroits où il règne un froid aussi glacial. Sans jamais voir la fin de l’hiver.
Notre pauvre sœur. Si ingénue. D’une naïveté si touchante, en ce temps-là. Elle finirait par comprendre que si les gens émigrent comme ça, c’est que, comme toute population privée de liberté, ils se persuadent de pouvoir y arriver, et bien même. Courir hyper vite pour rester au même endroit.
Elle se demandait pourquoi ils ne disaient jamais la vérité sur leur vie à ceux restés au pays.
Ne comprenait pas que s’ils voulaient continuer à s’imaginer être quelqu’un, ils ne pouvaient pas dire la vérité, ni à eux-mêmes ni à d’autres.

Ainsi, quand ils finissaient par rentrer au pays, ils étaient des « émigrés », l’ombre de l’être humain de jadis, ils parlaient des splendeurs de la vie là-bas et prétendaient avoir la nostalgie d’aliments qui les auraient fait vomir même bien préparés.

Des fish and chips.


Mensonges.
Mensonges.
Mensonges.
Les émigrés mentaient.

Et une génération de plus se préparait au départ massif.

(…)

Traduit de l’anglais par Patricia Houéfa Grange et Guillaume Cingal.

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