
LA COLONNE DE FOURMIS
Yasmine El Rashidi
Extrait du chapitre 2 de Tous les étés du Caire, « Le Caire, été 1998 »
La colonne de fourmis s’étend depuis l’embout du tube de dentifrice à travers le lavabo, pour remonter le mur à côté du miroir et se perdre dans une crevasse entre deux carreaux de faïence. À la télévision, ils nous mettent en garde depuis un certain temps contre les fourmis, particulièrement celles qui sont petites, noires et rondes. Un instant leur suffit pour recouvrir une personne et leurs morsures, si elles participent d’un effort collectif, peuvent tuer. C’est ce que dit la télé. Tonton persiste à dire que c’est une métaphore, que le régime envoie des messages subliminaux au sujet des islamistes qui sont en train d’organiser une campagne d’attentats à la bombe et d’attaques sporadiques. Il me suggère de commencer à prendre des notes, à tenir un journal de citations, à créer une archive de toutes ces communications et à faire les liens. Ça pourrait être un livre, dit-il, ou peut-être un court-métrage. Je regarde les fourmis pendant quelques minutes, en réfléchissant à cette théorie. Elle me semble tirée par les cheveux. J’estime aussi qu’il est difficile de tuer les fourmis en suivant la méthode conseillée par la télé, remplir un brumisateur d’alcool modifié et d’eau bouillante et vaporiser ce mélange partout, même dans les chaussures. Je me tourne vers le miroir. Je tortille et enroule mes cheveux en un chignon. Je boutonne mon jean, un Levi’s délavé avec le « e » imprimé à l’envers. Je porte un t-shirt bleu marine trop grand pour moi, avec un logo représentant un homme jouant au polo à dos de chameau. J’enfile une longue chemise de coton blanc par-dessus, les boutons défaits, les manches roulées. Je tourne le dos au miroir et regarde par-dessus mon épaule. J’étire le bas du t-shirt pour que, de derrière, on voit moins ma silhouette.
Il est tôt, Mama se lève tard, mais tous les matins je viens frapper doucement à sa porte et lui murmurer que je descends. A-t-elle besoin de quelque chose ? Je laisse une note sur le frigo. Je descends les escaliers de derrière et fais le tour de la maison pour rejoindre la rue qui longe le Nil. Des panneaux publicitaires surplombant le trottoir font la promotion d’un nouvel opérateur mobile. Des prospectus pour un nouveau café sont répandus sur l’asphalte, couverts d’empreintes de chaussures. Je prends le bus. Nous avons perdu notre chauffeur il y a quelques années, incapables de lui accorder l’augmentation qu’il avait demandée ni de trouver quelqu’un qui accepterait de travailler pour moins cher. Nous avions perdu tout le monde, pour ainsi dire, la famille d’abord, et ensuite les nombreux employés de Mamie dont Mama avait hérité. Dans l’immensité de la maison, il ne restait plus qu’elle et moi, et une femme qui venait faire le ménage tous les dix jours. La maison était une grande chambre d’écho dont la plupart des salles étaient condamnées. On entendait le vent lorsqu’il venait se frotter, même doucement, contre les vieilles fenêtres en bois. Le parquet grinçait en permanence. La nuit, d’inexplicables grondements me réveillaient. Enfant, j’imaginais que quelqu’un prenait le thé sur le toit et faisait murmurer la maison. Maintenant, je réfléchissais à la poétique de l’espace, à ces trous que les gens remplissaient pour un temps. Mama ne parlait jamais de combien les choses avaient changé, mais cela lui pesait. Je le voyais dans ses gestes, dans la manière dont elle s’asseyait à sa coiffeuse chaque matin, tenant la pointe de ses cheveux dans sa main pour les peigner, encore et encore, comme si elle faisait les cent pas dans son propre oubli. Ses cheveux étaient plus courts à présent, il n’y avait pas grand-chose à brosser. Elle finissait par venir préparer le petit-déjeuner. Mama buvait son café noir et ne mangeait qu’un quart de tranche de pain de mie avec de la confiture de datte. Parfois, j’essayais de lui faire du café à l’ancienne, bien sucré et crémeux, mais alors elle enfouissait son regard dans la tasse, comme si elle pouvait en voir le fond, et laissait le café sans le boire. Elle ne faisait le petit-déjeuner que les jours où Dido passait nous voir en allant au travail. Elle lui faisait des œufs brouillés et du café comme elle le faisait pour Baba, avec du shatta dans les œufs et une cuillère de sel dans le café avant d’en ajouter cinq de sucre. Le sel était imperceptible mais faisait ressortir les arômes.
J’attends non loin de l’arrêt de bus ; je regarde dans le jardin et la maison, et je vois d’autres gens qui regardent aussi. C’est toute une manœuvre pour monter dans le bus. Quand il arrive à cet arrêt, situé près du terminus d’une ligne menant au centre-ville, le bus est toujours plein à craquer, des têtes sortent par les fenêtres grand ouvertes, des gens sont accrochés à la porte, un pied dedans et l’autre dehors, ils s’agrippent à ce qu’ils peuvent. Je laisse passer un premier bus, puis un deuxième. Quand arrive le troisième, je force le passage pour entrer, billet de vingt-cinq piastres sale et froissé à la main, tendu à travers la foule. On me l’enlève et on me fourre un bout de papier rose dans la main en retour. Je referme les doigts dessus et je pousse. Le dernier rang est réservé aux femmes, si tant est qu’elles réussissent à se frayer un chemin à travers la saturation d’hommes. Je réussis. Toute la rangée est occupée, mais une femme me laisse me tenir tout près de ses pieds et me propose de prendre mon sac. Je lève la main. Merci, ça va. Elle met ses mains sur mes hanches et me tire vers elle. Je suis gênée par mon entrejambe qui effleure son visage. Elle me tient là pendant tout le voyage. Je fais de mon mieux pour éviter de croiser son regard. Je me concentre sur les conversations autour, à propos de la chaleur. Quoique tendue, je joue la décontraction, ou du moins l’inattention.
Cela fait des années que je prends cette ligne de bus qui fait le tour de l’île en direction du centre-ville. À l’endroit où on pouvait voir le Nil, les rameurs fendant ses eaux épaisses le matin, il n’y a plus que barrières, murs, palissades, haies de broussailles débordant d’ordures, et encore davantage de palissades, et encore davantage de murs. Une couenne de poussière recouvre le tout. Des clubs de l’armée et des cafés gouvernementaux occupent le moindre espace jusqu’aux berges réservées aux fonctionnaires de haut rang. Le fleuve est à peine visible, sauf sur une portion de quelques mètres où la haie refuse de pousser. Pour aller à l’école, nous longions toute l’île en voiture avant de suivre le virage vers la berge est. Pour aller à l’université, je continue de l’autre côté du pont aux lions vers la place Tahrir. De jeunes conscrits de la police sont postés tout autour, appuyés nonchalamment sur des fusils chargés. Un homme est assis sur le trottoir et vend des roses. Un autre cire les chaussures. Un autre fait tournoyer des porte-clés. Des frondaisons vertes marquent l’emplacement d’un autre vendeur qui est peut-être déjà parti, à moins qu’il ait été pris. Ils laissent certaines personnes rester. Ils en prennent d’autres. Certains sont là en civil.
Je traverse sur l’autre trottoir en direction du musée, regardant vers ma droite, de l’autre côté de la place. Ils sont en train de visser dans l’asphalte des rambardes laquées peintes en noir. Le petit espace vert municipal est maintenant séparé du reste de la place par une barrière, mais de toute façon l’herbe est morte, couleur paille. Je passe d’un trottoir à l’autre le long de sa bordure. L’ancienne passerelle aérienne a disparu depuis longtemps, démantelée le lendemain de mon dixième anniversaire. Tonton était venu à la maison quelques jours plus tard, un dimanche, journal à la main, maugréant. Mama était assise sur le sofa, et moi sur un coussin à ses pieds. Les journaux ne publiaient plus que des articles sur les ponts construits par le président, les nouvelles villes, écoles, bibliothèques et hôpitaux qu’il finançait. Et puis tous les jours, en une, on trouvait une rubrique sans titre soulignée trois fois, contenant une liste des appels téléphoniques et des lettres d’éloges adressés par des chefs d’État du monde entier. Presque dix ans plus tard, la rubrique existait toujours. Tonton s’était affalé dans un fauteuil, dans un bruit sourd, les bras ballants, et mes yeux s’étaient écroulés avec lui, attrapant ses mots en chemin. On vient de détruire un monument national. Il a secoué la tête avec vigueur. Je me souviens l’avoir regardé en pensant qu’il parlait des pyramides, Mama avait aussi été estomaquée. Puis il s’était mis à décrire la passerelle circulaire la plus élégante du monde, peut-être même la seule. Du fait de ses proportions et de sa hauteur, où que vous vous trouviez dessus, vous pouviez voir la pelouse verte arrondie au milieu de la place, la fontaine et sa sculpture de facture italienne. Rien ne venait vous boucher la vue. Mama avait ramassé le journal pour regarder l’article. Tonton s’était plaint avec force gémissements de la négligence du gouvernement, qui n’avait même pas prévenu la population que la place allait être fermée. Il était venu en voiture en ville pour assister à une réunion célébrant les cinquante-cinq ans des Surréalistes égyptiens censée se dérouler dans un bâtiment illustre à quelques pas de la place mais, en s’approchant, il avait trouvé l’accès barricadé. Pourquoi ? Parce que. Vous ne pouvez pas au moins mettre un panneau ? Un quart de la passerelle avait déjà été démoli. La place tout entière était en chantier, la pelouse et la fontaine couvertes de débris. Un acte de destruction parmi tant d’autres pour effacer l’identité de la ville, avait-il dit. Tout ce que nous avons connu va disparaître. Tout ce qui porte des traces de nos histoires passées. Perte et destruction, voilà ce que ma génération aurait en héritage. Il était triste de voir ce dans quoi nous étions nés. Tadmir. Tadmir. Cela voulait dire dévastation. Il craignait que ce soit ce que nous étions devenus. La sueur dégoulinait sur lui comme de la cire fondue.
(…)
Traduit de l’anglais par Grégory Pierrot et Jean-Baptiste Naudy.