
L’EUROPE COMME UN MAUVAIS RÊVE
Note d’édition
Introduction au roman Notre Sœur Rabat-Joie d’Ama Ata Aidoo
Christina Ama Ata Aidoo naît en 1942 dans un petit village du centre du Ghana, au temps de la colonie de la « Côte de l’Or ». Issue d’une famille royale fante, elle apprend très tôt le coût de la colonisation : son grand-père est assassiné par les colons britanniques pour son engagement anticolonial. Inscrite par son père dans une école méthodiste réputée de Cape Coast, elle y découvre sa vocation d’écrivaine. Après avoir suivi des études littéraires à l’université du Ghana, elle produit en 1964 sa première pièce de théâtre, The Dilemma of a Ghost, dont la parution l’année suivante fait d’elle la première dramaturge africaine jamais publiée. En 1966, année du putsch contre Kwame Nkrumah, Ama Ata Aidoo obtient une bourse d’étude pour l’université Stanford aux États-Unis. À son retour deux ans plus tard, elle devient professeure à l’université au Ghana, vocation qu’elle poursuit à travers les années et les pays, enseignant au Kenya, au Zimbabwe et aux États-Unis.
Acceptant en 1982 de devenir ministre de l’Éducation dans le gouvernement de J.J. Rawlings, Ama Ata Aidoo essaye d’instaurer la gratuité de l’enseignement. Face à l’absence de soutien politique, elle démissionne l’année suivante avant de s’exiler au Zimbabwe nouvellement indépendant. Tout au long de sa carrière, Aidoo écrit de la poésie, des nouvelles, des romans, des essais et des livres pour enfants, et se voit récompensée par bien des distinctions internationales, dont le Commonwealth Writers’ Prize en 1992. Dans les dernières années de sa vie, elle fonde et s’engage dans diverses organisations qui militent pour la reconnaissance de l’expérience des femmes africaines, leur accès à l’éducation, la diffusion et la promotion de leurs œuvres littéraires. Aidoo décède à Accra le 31 mai 2023.
Après le renversement de Kwame Nkrumah, les régimes militaires se succèdent au Ghana et la jeunesse se retrouve aux premiers rangs de l’opposition. Réprimés dans les rues, sur les campus, tandis que les universités deviennent des cibles privilégiées du pouvoir, étudiants et étudiantes ghanéennes voient dans les opportunités d’études à l’étranger autant de potentielles portes de sortie. Leurs expériences en Europe et ailleurs, malgré les déceptions, le racisme endémique, les chocs culturels, en convainquent beaucoup de ne jamais rentrer au pays. Comme si, après avoir si longtemps pillé les richesses matérielles du continent, les ex-colons devenus néocolons se mettaient à piller les cerveaux.
Écrit en 1966 quand Ama Ata Aidoo quittait elle-même le Ghana, mais uniquement publié en 1977, Notre Sœur Rabat-Joie aborde ces grands thèmes par l’entremise très individuelle de sa protagoniste Sissie qui, dans un texte hybride mélangeant prose, poésie et lettres, partage avec nous sa découverte de ce « mauvais rêve » qu’est l’Europe. C’est toute l’histoire des rencontres entre l’Afrique et l’Europe qui se rejoue dans l’amitié ambiguë entre Marija et Sissie sous la plume acérée d’Aidoo, qui en profite pour évoquer en passant l’amour entre femmes avec une sincérité et une absence de jugement uniques. Mais tout chez Ama Ata Aidoo est unique et novateur.
Les littératures montantes des nouvelles nations africaines sont plus que majoritairement représentées par des auteurs masculins. En tant qu’autrice africaine, Ama Ata Aidoo est forcément singulière, mais c’est la vigueur de l’expression de son engagement féministe et anticolonialiste, alliée à la singularité de son écriture, qui fait de Notre Sœur Rabat-Joie un livre exceptionnel. Et ce, comme le rappelle Ayesha Harruna Attah dans sa préface à l’édition états-unienne de 2023, en dépit de la condescendance et du mépris que lui réservèrent les critiques africains de l’époque ; des hommes, cela va de soi.
Qu’à cela ne tienne, Notre Sœur Rabat-Joie est devenu au fil du temps un des textes fondamentaux de la littérature post-coloniale et féministe africaine, et compte parmi les œuvres les plus enseignées de la littérature anglophone. Près de cinquante ans après sa première publication, il garde toute sa fraîcheur initiale. À la notable exception de la traduction par les éditions Zoé de son roman Désordres amoureux (Changes) en 2008, Ama Ata Aidoo reste pour l’essentiel méconnue dans le monde francophone. Il est temps que cela change.
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